
"Connais-toi toi même"
Le Bien Public, a fait la une avec ce titre : "Personnes âgées : gare aux chutes!".
Je cite : "Deux millions de personnes âgées chutent chaque année, 8500 en meurent. Il est possible toutefois, de prévenir ce risque qui constitue une première cause de mortalité accidentelle chez les personnes âgées de plus de 65 ans." Mais alors, ai-je pensé, saisi tout à coup d'une vague inquiétude : qu'en est-il du randonneur âgé?
Force est de constater un manque de lucidité chez certains qui ne veulent pas s'avouer qu'ils devraient renoncer aux sorties pédestres devenues trop difficiles pour eux. Certes, ce renoncement relatif n'est pas chose aisée, on le voit bien par les réactions : l'on estime le parcours objectivement trop dur, : "Ce n'est plus de la marche, c'est de l'escalade!" ou, à une intersection, l'on suggère d'éviter la descente très raide pour continuer sur le chemin qui se poursuit en pente douce (sans se préoccuper de savoir où il mène).
Les prétextes ne manquent pas pour éviter de se remettre en cause. L'on perçoit souvent une réticence de la personne en difficulté lorsque l'on propose de l'aider. Cette attitude, bien compréhensible, s'explique par la volonté consciente ou non de nier une certaine réalité ressentie comme dévalorisante par rapport à l'image que l'on veut garder et surtout donner de soi. Objectivement, la marge entre le renoncement, le laisser-aller et la persévérance déraisonnable est étroite.
Chacun de nous, dans telle ou telle situation et quel que soit son âge, a été confronté à ses limites, celles où l'on hésite, se disant tantôt : "il ne faut pas s'écouter, il faut y aller", et tantôt: "c'est trop dur pour moi, j'aurais mieux fait de m'abstenir".
Même l'allusion plaisante où dans les moments d'effort, l'on regrette de n'être pas sagement resté chez soi, révèle cette ambiguïté rarement exprimée par les moins âgés.
Ceci ne serait pas trop gênant si les personnes concernées ne se mettaient ainsi dans une situation relativement dangereuse et j'en reviens à l'article du Bien public : l'on se prend les pieds dans un tapis, l'on manque une marche, l'on glisse sur un parquet ciré, l'on perd l'équilibre en montant sur l'escabeau. Or combien d'entre nous avons dépassé ces fatidiques 65 ans, l'âge confirmé de la retraite. Alors, pensons-nous logiquement, quid du cafiste et de la prévention? La marche ne deviendrait-elle pas un parcours d'obstacles? Pourquoi ne serait-t'elle pas plus dangereuse encore la glissade sur les pentes argileuses encombrées de feuilles, de racines et de pierres? Certes, la condition physique du marcheur confirmé devrait s'avérer supérieure à la moyenne si l'on considère, comme se plaisait à le dire un de nos anciens, feu Montmey, qu' "Un jour de sentier, c'est une semaine de santé". De fait, nous connaissons tous des septuagénaires qui se montrent sans conteste plus alertes que bien des inactifs de la cinquantaine, nous confirmant que les vérités d'ordre statistique ne valent pas toujours, fort heureusement pour l'individu.
Quoi qu'il en soit, si le risque relatif est conscient, délibéré, rien à redire : l'on est assuré... Le plus gênant résulte du manque de cohésion, d'homogénéité d'un groupe dont beaucoup se sentent quelque peu frustrés par une allure ralentie, voire un itinéraire modifié in extremis, pour tenir compte des possibilités de certains. L'on déçoit les plus entraînés venus pour se dépenser, s'éprouver, améliorer leur endurance. L'ambiguïté de la randonnée résulte du fait qu'il s'agit d'une activité naturelle. Dans le sport proprement dit, la facilité apparente de l'effort n'existe pas, la pratique exige un apprentissage, l'acquisition d'une technique. Par contre, on ne s'interroge guère sur son aptitude à la marche (De même, tout le monde respire, mais sait-on bien respirer?). Autre particularité, elle comporte des aspects difficiles à dissocier et parfois contradictoires : elle apparaît soit comme une activité de simple détente, soit comme une activité à dominante sportive, et pour beaucoup cumule à la fois ces deux attraits. Chacun projette ainsi sa propre conception de la randonnée, préconisant ... "la marche à suivre".
Aussi, quitte à le répéter, il serait souhaitable que les participants tiennent davantage compte des difficultés, par égard envers eux-mêmes et surtout envers les autres.
Je terminerai par un souvenir littéraire car il illustre bien la prise de conscience brutale et douloureuse du déclin des forces.
Adolescent, j'avais déniché chez mes grands parents un roman dont seules les premières pages m'avaient enthousiasmé : le héros, après les aléas d'une vie bien remplie, revenait sur les lieux de sa jeunesse, effectuant en quelque sorte un pèlerinage affectif.
L'auteur nous le décrivait gravissant la colline au sommet de laquelle il avait l'habitude de donner rendez-vous à son premier amour. La jeune fille qu'il aimait habitait le village de l'autre côté de cette colline. Au fur et à mesure de l'ascension, un flot d'émotions le submergeait. Il retrouvait l'émoi délicieux de la proche rencontre.
Cependant, parvenu au sommet, il prit conscience d'une autre sensation : celle d'un cœur fatigué par l'effort, cognant dans sa poitrine alors qu'il se souvenait parfaitement de l'habitude qu'il avait de gravir la pente en trottinant, pressé de revoir sa belle.
L'auteur, avec lyrisme, faisait partager le souvenir de ces rencontres "au sommet" où le cœur et l'âme s'exaltent. Il excellait à analyser le désarroi du personnage qui, prenait conscience de n'être plus décidément ce jeune adolescent plein de fougue que j'étais aussi alors. Ce passage très fort, poignant, est resté à jamais marqué dans ma mémoire : je pressentais sans doute que viendrait pour moi aussi, l'âge où l'on peine trop à monter.
Michel Moriame