Fait d'hiver

(21 janvier 2001)




L'arrivée est proche : nous dévalons gaiement vers Auvillars. Dans l'air vif et la lumière douce d'une fin de jour nous nous sentons bien, le cœur léger.

Soudain, sur l'herbe du chemin, se profile en travers un obstacle, inattendu, insolite, encore indéfinissable. Dans cette approche au rythme de la marche, l'improbable devient possible, le possible ... devient certitude. C'est l'époque de la guerre au gibier rappelant la violence du monde, mais ce n'est pas une bête abattue. Je me ressaisis, incrédule : ce n'est qu'une farce, un mannequin de cire à la peau lisse, bien tendue, comme celle d'un bébé, jusqu'au crâne rasé; une blancheur irréelle, lunaire de Pierrot; toutefois le vêtement est sobre, soigné, sans la gaieté multicolore; de menus objets soigneusement disposés, un poignard près du corps; une jambe est légèrement repliée, le regard étrangement absent tourné vers le ciel. Je me dis qu'il lui manque une perruque, que tout cela n'est qu'une mascarade, une mise en scène de très mauvais goût, mais il y a aussi ce fusil sombre, dur, anguleux, cette main crispée sur la détente. Et puis sous l'œil, du sang figé, une tache presque discrète.


C'est alors que je réalise vraiment, et que me reviennent à l'esprit quelques bribes de ce poème d'Arthur Rimbaud intitulé "Le dormeur du val" :



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Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.



Allons, il n'est plus temps de céder à l'émotion bien que rien ne presse désormais pour appeler de vains secours à l'inconnu, si ce n'est que le froid s'est saisi aussi de mes compagnons choqués et que la nuit approche, Sa première nuit dans l'indicible.


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